|
Bienvenue dans le monde des symboles qui s'expriment au travers de nos rêves |
|
| vous êtes ici: Langage > L'Être Humain > Le MENTAL > Plonger les yeux dans l'indicible | |
|
PLONGER
LES YEUX DANS L’INDICIBLE |
|
Et pourtant, le premier Hubble avait déjà l'œil pointu. En dix ans, il nous a ouvert le ciel, comme on ouvre le ventre d'un lapin. Il nous a montré les entrailles du cosmos et ces entrailles sont à n’y pas croire: les clichés que nous a transmis la « lorgnette fabuleuse » sont beaux comme des foudres, beaux comme des au-delàs ou comme des méduses, comme des dedans de cervelle. Dans le coin d'une de ses photos, on découvre
une tache écarlate: c'est un incendie large d’un million d’années-lumière.
Sur d'autres clichés, passent des peuplades de soleils en perdition, des abîmes,
des enfers froids et des enfers de braise, des paradis, des déserts, des
velours bleus. Hubble a tout bouleversé: le temps, l'espace, la géographie, la
philosophie, la théologie et l'histoire des grandes navigations. Au décours de
ces dix années, Christophe Colomb s'est ratatiné. Dieu sait pourtant si son
expédition en Amérique avait fait du foin, à l'époque! Mais aujourd’hui,
à l’échelle de Hubble, son périple vers Saint Domingue est devenu une
promenade de Lilliput. Eh bien, par rapport au Hubble nouveau,
tout cela n’était qu’une amusette. Voici venu le temps des ciels illimités! Nous savions depuis longtemps que
l'azur est infini mais il va devenir plus infini encore, si la chose peut se
dire. Hubble va nous ouvrir des pièces cachées, des caves, des greniers et des
vestibules inexistants. Peut-être nous donnera-t-il à voir un « trou noir
», ou même le plus récent avatar des trous noirs, un de ces gravastars dont
un morceau gros comme une boîte d’allumettes pèse, à quelque chose près,
100 millions de tonnes. Avec un peu de chance, Hubble poussera une des portes
par lesquelles notre univers communique avec un univers parallèle et nous
pourrons enfin répondre à la question essentielle: sommes-nous dans l'univers où nous
sommes, ou bien dans un autre? Chacun sait que le cosmos n'a pas de
frontière, mais Hubble, le Hubble nouveau, est capable de tout, et même de
photographier la frontière de cet univers sans frontière, ce qui n'est pas
très logique, mais la logique, le cosmos n'est pas au courant: la règle du
tiers exclu, les syllogismes d'Aristote, la logique de Port-Royal, tout ça
marche assez bien dans notre monde « sublunaire », mais le cosmos n’en
reconnaît pas les règlements. Dans le même moment, et à l'échelle des
paysages monstrueux que nous révèle le télescope Hubble, la Terre se
recroqueville au point de n’être plus qu'un rien du tout, une distraction ou
une illusion. Pascal, qui s'affolait quand il contemplait les ciels si simples,
si naïfs de son XVII° siècle et qui disait tout le temps: « Le silence de
ces espaces infinis m’épouvante... », Pascal, si nous lui présentions les
clichés de Hubble, nous ferait tout de suite une pâmoison. Mais, dans le même
temps, comme il adorait avoir peur, il boirait du petit lait. Nous sommes tous des Blaise Pascal:
meurtris d’angoisse devant les complications du cosmos et amoureux de cette
angoisse! La curiosité des hommes est comme l'univers. Elle n’a pas de fond.
Depuis que les hommes sont sur la terre, qu’ont-ils fait si ce n’est
profaner l'inconnu, abolir les nuits, violer les tabernacles et soulever les
voiles? Ça ne nous a pas tellement bien réussi, d’ailleurs, car le bon Dieu
est sourcilleux. Il n’aime pas qu'on farfouille dans les coulisses de son
ouvrage. Il a commencé par nous claquer au nez les portes du paradis terrestre,
mais cet inconvénient ne nous a guère intimidés. Quelques années plus tard,.
Prométhée volait le feu des dieux. Plus près de nous, Faust a voulu déchiffrer
à son tour le secret et il est tombé dans les mains du diable. Aujourd'hui, le Hubble nouveau est le
dernier avatar d’Adam, de Prométhée et de Faust réunis. Plus radical,
plus audacieux ou plus érudit que ses trois collègues, il plonge directement
les yeux dans l'indicible. Il fourgonne dans la mécanique du ciel, dans les
rouages de la création. Il voit l'invisible, il se jure de connaître
l'inconnaissable. Nul doute que le maître des choses, s'il vient à
l'apprendre, se mettra encore en colère. On verra bien. En attendant, nous
continuons à jouir des joliesses de la Terre. Avec un peu d'adresse, nous
pouvons même utiliser les enseignements de Hubble pour augmenter nos
bonheurs: Dieu, que les aurores sont calmes quand on sait que l'envers du ciel
est un bûcher! C'est cela aussi, le génie de Hubble. Il nous dit que la
terreur et la beauté s'entrelacent et qu’elles conspirent ensemble. Les
catastrophes du cosmos, ces collisions d'étoiles et de néant, ces trous sans
fin et ces espaces sans frontières sont faits pour nous terrifier. Et ils nous
ravissent en extase. (Chronique parue dans « Terre Sauvage » N° 172 de Mai 2002 page 13) |