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PLONGER LES YEUX DANS L’INDICIBLE
Gilles LAPOUGE

 

Bonne nouvelle: le télescope Hubble va mieux. Il est même guéri. Hubble est cette merveilleuse machine volante qui tourne sur nos têtes, depuis 1990, et qui photographie le cosmos. Comme il était empoussiéré, après dix ans de service, des astro­nautes l'ont visité. ils l'ont nettoyé et le voila comme un sou neuf : jamais son regard ne fut plus clair. Il y voit dix fois mieux qu’avant.

Et pourtant, le premier Hubble avait déjà l'œil pointu. En dix ans, il nous a ouvert le ciel, comme on ouvre le ventre d'un lapin. Il nous a montré les entrailles du cosmos et ces entrailles sont à n’y pas croire: les clichés que nous a transmis la « lorgnette fabuleuse » sont beaux comme des foudres, beaux comme des au-delàs ou comme des méduses, comme des dedans de cervelle.

Dans le coin d'une de ses photos, on découvre une tache écarlate: c'est un incendie large d’un million d’années­-lumière. Sur d'autres clichés, passent des peuplades de soleils en perdition, des abîmes, des enfers froids et des enfers de braise, des paradis, des déserts, des velours bleus. Hubble a tout bouleversé: le temps, l'espace, la géographie, la philosophie, la théologie et l'histoire des grandes navigations. Au décours de ces dix années, Christophe Colomb s'est ratatiné. Dieu sait pourtant si son expédition en Amérique avait fait du foin, à l'époque! Mais aujour­d’hui, à l’échelle de Hubble, son périple vers Saint ­Domingue est devenu une promenade de Lilliput.

Eh bien, par rapport au Hubble nouveau, tout cela n’était qu’une amusette. Voici venu le temps des ciels illimités! 

Nous savions depuis longtemps que l'azur est infini mais il va devenir plus infini encore, si la chose peut se dire. Hubble va nous ouvrir des pièces cachées, des caves, des greniers et des vestibules inexistants. Peut-être nous donne­ra-t-il à voir un « trou noir », ou même le plus récent avatar des trous noirs, un de ces gravastars dont un morceau gros comme une boîte d’allumettes pèse, à quelque chose près, 100 millions de tonnes. Avec un peu de chance, Hubble poussera une des portes par lesquelles notre univers communique avec un univers parallèle et nous pourrons enfin répondre à la question essentielle: sommes-nous dans l'univers où nous sommes, ou bien dans un autre?  

Chacun sait que le cosmos n'a pas de frontière, mais Hubble, le Hubble nouveau, est capable de tout, et même de photogra­phier la frontière de cet univers sans fron­tière, ce qui n'est pas très logique, mais la logique, le cosmos n'est pas au courant: la règle du tiers exclu, les syllogismes d'Aristote, la logique de Port-Royal, tout ça marche assez bien dans notre monde « sublunaire », mais le cosmos n’en reconnaît pas les règle­ments. Dans le même moment, et à l'échelle des paysages monstrueux que nous révèle le télescope Hubble, la Terre se recroqueville au point de n’être plus qu'un rien du tout, une distraction ou une illusion. Pascal, qui s'affolait quand il contemplait les ciels si simples, si naïfs de son XVII° siècle et qui disait tout le temps: « Le silence de ces espaces infi­nis m’épouvante... », Pascal, si nous lui présentions les clichés de Hubble, nous ferait tout de suite une pâmoison. Mais, dans le même temps, comme il adorait avoir peur, il boirait du petit lait.

Nous sommes tous des Blaise Pascal: meurtris d’angoisse devant les complications du cosmos et amoureux de cette angoisse! La curiosité des hommes est comme l'univers. Elle n’a pas de fond. Depuis que les hommes sont sur la terre, qu’ont-ils fait si ce n’est profaner l'inconnu, abolir les nuits, violer les tabernacles et soulever les voiles? Ça ne nous a pas tellement bien réussi, d’ailleurs, car le bon Dieu est sourcilleux. Il n’aime pas qu'on farfouille dans les cou­lisses de son ouvrage. Il a commencé par nous claquer au nez les portes du paradis terrestre, mais cet inconvénient ne nous a guère intimidés. Quelques années plus tard,. Prométhée volait le feu des dieux. Plus près de nous, Faust a voulu déchiffrer à son tour le secret et il est tombé dans les mains du diable.

Aujourd'hui, le Hubble nouveau est le dernier avatar d’Adam, de Prométhée et de Faust réunis. Plus radical, plus audacieux ou plus érudit que ses trois collègues, il plonge directement les yeux dans l'indicible. Il fourgonne dans la mécanique du ciel, dans les rouages de la création. Il voit l'invisible, il se jure de connaître l'inconnaissable. Nul doute que le maître des choses, s'il vient à l'apprendre, se mettra encore en colère. On verra bien. En attendant, nous continuons à jouir des joliesses de la Terre. Avec un peu d'adresse, nous pouvons même utiliser les enseignements de Hubble pour augmenter nos bonheurs: Dieu, que les aurores sont calmes quand on sait que l'envers du ciel est un bûcher! C'est cela aussi, le génie de Hubble. Il nous dit que la terreur et la beauté s'entrelacent et qu’elles conspirent ensemble. Les catastrophes du cosmos, ces collisions d'étoiles et de néant, ces trous sans fin et ces espaces sans frontières sont faits pour nous terrifier. Et ils nous ravissent en extase.

(Chronique parue dans « Terre Sauvage » N° 172 de Mai 2002 page 13)

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